L\'Afrique peut!

L\'Afrique peut!

Jean Marc Ela, ceux qui t’ont lu te saluent !

26 Décembre 2008-26 Décembre 2012. Voila 4 années que le veilleur Camerounais Jean Marc Ela nous a quittés alors qu’il était en exil au Canada. Ce « penseur du devenir illimité » que nous avons connu grâce à la lecture des textes de Achille Mbembe est devenu depuis quelques temps un repère pour nous. Né en 1936 au Cameroun, Jean Marc Ela est un sociologue de formation et théologien. Il a enseigné dans de nombreuses Universités dans le monde et au Cameroun et a beaucoup travaillé aux cotés des paysans notamment dans la région du nord Cameroun. Il a écrit pendant son séjour sur terre une œuvre intellectuelle gargantuesque qui se décline sous trois axes majeurs : la place des sciences sociales dans l’avancement des sociétés Africaines, l’histoire récente des sociétés Africaines frappées par les crises économiques et où le paysan est celui qui en souffre le plus. Enfin en tant que théologien et prêtre catholique, il a essayé de repenser la théologie en Afrique en partant des réalités Africaines. C’est une œuvre dont nous n’avons pas la prétention de résumer mais nous vous proposons quelques phrases de cet éminent penseur Africain du XXe siècle ainsi que les titres et les premières de couverture de certains de ses ouvrages.

 JM Ela

 

Les sciences sociales pour l’avancement des sociétés Africaines.


Les citations de cette partie sont extraites de trois livres : Restituer l’Histoire aux sociétés Africaines(RHSA), Guide pédagogique de formation à la recherche pour le développement en Afrique. (Guide) et Cheikh Anta Diop ou L’Honneur de penser(CAD). Elles traitent de la place impérieuse des sciences sociales dans l’évolution des sociétés Africaines. En effet pour Jean Marc Ela, il est difficile d’envisager le développement sans penser la société en dehors des référents établis par l’acte colonial. Il faut des sciences sociales au service du développement.

 

 

 « Si l’on veut sortir de l’ignorance du monde dans lequel nous parlons, travaillons et produisons, il faut s’ouvrir au savoir qui s’élabore dans les lieux d’études où l’homme n’est pas seulement sujet de connaissance mais objet d’investigation. » RHSA, P 9.

« Une société qui ne se pense pas est vouée à la stagnation  et donc à la dégénérescence. C’est pourquoi, doivent  être encouragées les disciplines telles que la philosophie, la psychologie, sociologie, lesquelles fournissent des instruments d’analyse  et de renouvellement de la société. »  RHSA.

« Le mythe du nègre sans Histoire est un appareil idéologique de la domination coloniale. » RHSA, P 19.

« L’Afrique doit être arrachée au présent ethnologique pour être soumise aux exigences d’une analyse dynamique. » RHSA, P 61.

« Il faut regarder l’Afrique au delà de l’Africanisme, au delà des champs posés par l’idéologie coloniale et qui supposait toujours une comparaison tradition/modernité. Il faut saisir les dynamiques, les mouvements, les mutations, l’interne et l’externe pour restituer cette Histoire aux sociétés. » RHSA, P 78.

« Il faut le dire et le redire, on a trop souvent présenté l’Afrique par la négative, c’est-à dire par ce qu’elle n’est pas… Il importe plus que jamais de renverser cette perspective et de s’intéresser au mouvement des sociétés Africaines. » RHSA, P 82.

« Au lieu de reproduire les discours d’hier, il s’agit de renouveler l’approche des faits de société et de culture en inscrivant la démarche anthropologique dans les dynamiques d’une société vivante. » RHSA, P100.

 


« L’avenir se joue à l’Université et dans les laboratoires. »  Guide, P11.

« On ne peut comprendre et résoudre les vrais problèmes de l’Afrique en crise sans l’apport des sciences de l’Homme et de la société. » Guide, P 25.

« Une nouvelle approche de la recherche pour le développement se situe dans cet espace de partenariat où doivent se concilier la rigueur de construction du savoir scientifique et la relation avec le savoir d’action. » Guide.

« Il ne s’agit pas d’orner  les esprits d’un tas de choses dont une faible partie est utilisable, mais de participer au bien-être des populations dans un tournant de l’Histoire de l’Afrique. » Guide, P 30.

«  Le savoir se construit dans l’interaction entre le chercheur et les populations locales à partir d’un choix stratégique qui oriente vers la reprise d’initiative indispensable au développement. » Guide, P 43.

 


« L’émancipation des peuples sous tutelle exige une déconstruction du savoir imposé par l’Europe pour asseoir sa domination sur les sociétés non européennes. »  CAD.

« Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. » CAD, P 98.

«  Cheikh Anta Diop est l’hérétique qui bouleverse l’ordre du discours du maitre, déstabilise et perturbe le regard de l’occident. » CAD,  P 98.

Au sujet de la mise à l’écart de CAD de l’Université, « Ecarter  de l’Université un géant  de l’Esprit dont les travaux font désormais autorité, c’est bloquer l’essor scientifique des peuples Africains car en empêchant les relations entre CAD et la jeunesse étudiante, c’est un avenir de pauvreté et de famine qu’on préparait à l’Afrique. » CAD, P 103.

« Au lieu de reproduire les discours institutionnels, il s’agit de questionner et de repenser les savoirs constitués afin de libérer l’imaginaire des noirs du poison culturel savamment inoculé dès la plus tendre enfance. »  CAD, P 113.

« Le chercheur doit se situer par rapport aux défis des sociétés asservies qui risquent d’être exposées à toutes formes d’aliénation. »  CAD, P 120.

« … La vie de l’intelligence ne peut s’épanouir et se développer que dans un climat de liberté … Des milliers d’hommes et de femmes ne peuvent sortir des cachots de la misère sans un projet scientifique mobilisateur assumé par les équipes de recherche en milieu Africain. » CAD, P 122.

 


L’Histoire récente des sociétés Africaines (QEPB, AIP)


Cette seconde et dernière partie s’appuie sur deux ouvrages du « Maitre » Ela : Quand l’Etat Pénètre en Brousse. Les ripostes paysannes à la crise(QEPB), Afrique : l’irruption des pauvres (AIP). A travers les citations extraites de ces deux ouvrages, vous comprendrez la position de Jean Marc Ela sur les  sociétés Africaines et surtout l’expérience douloureuse qu’a été la crise économique de la décennie 1980.

 


 « Le sort du petit paysan Africain est lié à la volonté de puissance des forces sociales qui contrôlent le marché de la bourse. » Quand l’Etat pénètre en brousse, P 11.

«  L’Etat a crée une situation d’hibernation intellectuelle où fleurit une littérature de griots. Les pouvoirs répressifs accélèrent la fuite des cerveaux et imposent un environnement favorable au règne du consensus. » QEPB, P 23.

« Il s’agit d’inventer une autre manière de gouverner en interrogeant les mythes fondateur de l’Etat Postcolonial à partir des attentes et des inquiétudes des gens sans importance. » QEPB, P 46.

« Dès lors qu’on retire tout pouvoir au peuple et qu’on limite sa mission à exécuter les décisions prises en son absence, on vide le discours sur le développement autocentré de toute consistance. »  QEPB, P 92.

 


« L’Etat a perdu sa souveraineté, a été chassé de l’économie au profit des affairistes du nord qui, dans la perspective de la libéralisation et de la privatisation s’apprêtent à Controller le pétrole, le bois, les produits agricoles et miniers des pays Africains. » AIP, P 60.

« Bousculer les certitudes établies, remettre en cause les certitudes intouchables. La crise c’est aussi l’ère de la démystification, de la déconstruction et des ruptures instauratrices d’un sens nouveau. » AIP, P 62.

« Pour défataliser l’Histoire, les Africains doivent réapprendre à croire en eux-mêmes et sortir de l’immédiat  pour inscrire leurs problèmes dans la longue durée afin de maitriser l’avenir qui les provoque. » AIP, P 62.

 

Que faire ?


Cette excellente phrase de Cheikh Anta Diop reprise par Jean Marc Ela dans l’ouvrage en guise d’hommage au savant Africain est, selon nous, la voie adéquate à prendre :

 

« L’Africain qui nous aura compris est celui qui, après la lecture de nos ouvrages, aura senti naitre en lui, un autre Homme, animé d’une conscience Historique, un vrai créateur, un Prométhée porteur d’une nouvelle civilisation et parfaitement conscient de ce que la terre entière doit à son génie ancestral dans tous les domaines de la science, de la culture et de la religion. » CAD, P 135.

 

Voici ce que Achille Mbembe a dit en 2009 pour rendre hommage à Jean Marc Ela un mois après son décès :

 

« Celui qui, un demi-siècle durant, s’était fait notre inlassable veilleur et qui, sans cesse, nous exhorta à nous lever et à marcher - celui qui avait consacré sa vie à guetter-la-nuit et à scruter l’aube désormais n’est plus. » Achille Mbembe.

 

Que conclure ? J’ai connu Jean Marc Ela à travers mes lectures notamment les lectures que j’ai faites sur Achille Mbembe. Je ne l’ai pas connu quand il était encore vivant mais j’ai pu me rattraper en lisant une bonne partie de ses ouvrages. Je peux dire que c’est un modèle pour moi pour plusieurs raisons : premièrement son approche des sciences sociales et  leur place dans le progrès des sociétés Africaines est intéressante. En plus d’une approche transdisciplinaire, Jean Marc Ela pense que le progrès commencera en Afrique lorsqu’on aura saisi l’importance des sciences sociales et qu’on les aura décolonisées du regard de la « bibliothèque coloniale ». Pour lui, il est impossible de penser un développement sans y intégrer l’apport des sciences sociales. Loin des affirmations péremptoires, il fait des propositions pratiques notamment des cours qu’on devrait enseigner dans les universités et qui reflèteraient le vécu quotidien d’hommes et femmes d’Afrique. Deuxièmement, le questionnement qu’il entreprend au sujet de la religion me fascine tellement dans la mesure où il rompt avec les paroles quotidiennes et parfois plus faciles à dire qu’à faire pour proposer une « théologie sous l’arbre », proche des paysans comme il a si bien fait l’expérience au nord du Cameroun. Il se rapproche de la fameuse « théologie de la libération » de Gustavo Gutierrez. Enfin, son audace dans un contexte marqué par la pensée unique et un libéralisme de façade est séduisante dans la mesure où, beaucoup d’intellectuels tombent dans ce qu’il appelle la « littérature de griots » et faussent les analyses. Mais tout ceci ne doit pas m’amener à le sacraliser et à ériger sa penser en une pensée toute faite. Bien au contraire, comme il le dit à propos de Cheikh Anta Diop, il s’agit de lire leurs pensées, de les étudier, de les dépasser et de les actualiser pour donner à l’Afrique un savoir digne de la faire avancer. Mais pour le faire, il faut d’abord suivre les traces des veilleurs comme Jean Marc Ela et saluer leur œuvre qui dépasse les frontières nationales et continentales pour embrasser le monde en large.

 

Maitre Ela, ceux qui t’on lu te saluent !

 


 

Quelques livres de Jean Marc  Ela.

La plume et la pioche.


Le cri de l’homme africain (L'Harmattan)


L’Afrique des villages (Karthala)


Ma foi d’Africain (Karthala)


La ville en Afrique noire (Karthala)


Quand l’État pénètre en brousse (Karthala) ,1990.


Innovations sociales et renaissance de l’Afrique


Afrique : l’irruption des pauvres (L'Harmattan). 1994.


Restituer l’Histoire aux Sociétés Africaines. Promouvoir les Sciences Sociales en Afrique Noire. (L’Harmattan), 1994.


Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser. (L’Harmattan), 1989.


Guide pédagogique de formation à la recherche pour le développement en Afrique. (L’Harmattan), 2001.



26/12/2012
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