L\'Afrique peut!

L\'Afrique peut!

« Les jeunes ont tant besoin que leurs avis soient pris en compte par les pouvoirs publics »

 

Dans ce billet, je fais un compte rendu de lecture de l’ouvrage de Achille Mbembe intitulé les jeunes et l’ordre Politique en Afrique noire. Comment les jeunes réagissent à l’ordre politique en Afrique noire ?

 

 

 

Un discours officiel qui fabrique une Jeunesse unique

 

Je dois présenter aujourd’hui un ouvrage que j’ai lu. Il concerne la jeunesse et a été écrit il y’a plus d’un quart de siècle par un jeune. L’ouvrage est intitulé les jeunes et l’ordre politique en Afrique noire. Il est paru aux éditions l’Harmattan à Paris en 1985. Il comprend 247 pages réparties en 6 parties. Son auteur est le politologue Achille Mbembe. Enseignant d’Histoire et de science Politique à l’Université de Wits aux Etats-Unis, Achille Mbembe a écrit cet ouvrage alors qu’il n’avait que 28 ans et était encore étudiant en Histoire et Science Politique à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne. C’est donc le jeune Achille Mbembe qui a écrit cet ouvrage avec tout le regard méthodologique qui s’imposait de part sa formation académique.

 

Au delà de cette formation, l’histoire personnelle de ce jeune homme aux premières décennies de la Postcolonie fait de cet ouvrage un témoignage personnel. En effet, l’ouvrage qui s’étend sur les 25 premières années des postcolonies Africaines se situe dans un contexte de pensée unique, de solution unique face aux problèmes sociaux sous le prétexte de la construction et de l’intégration nationale dans les nouveaux Etats Africains. Ahidjo rappelait d’ailleurs que les Etats Africains ne doivent pas imiter les Etats Européens car ces Etats n’ont aucune expérience démocratique et la diversité ethnique qui s’y trouve impose une unité nationale : un seule peuple, une seule nation, un seul chef… au delà de ce contexte politique marqué par la pensée unique et la répression à l’endroit de tous ceux qui ne s’y conforment pas, Achille Mbembe a fait l’expérience de cette répression lorsqu’en 1981, il ne peut pas soutenir son mémoire de maitrise qui traite des violences en pays Bassa (région d’origine de Ruben Um Nyobe, leader du parti nationaliste qui s’y réfugia après l’interdiction de son parti en 1955 jusqu’à sa mort dans le maquis en 1958). Il est reçu au diplôme de maitrise sans avoir soutenu. Cet acte répressif est aussi à noter dans le contexte de naissance de cet esprit qui a produit l’essai que nous allons présenter.

 

Le conflit Jeune Vs Etat et pouvoir

 

Comme le titre l’indique, Achille Mbembe dans cet ouvrage fondateur questionne les jeunes et l’ordre politique en Afrique noire. Autrement dit comment les jeunes, à « travers les pratiques sociales qu’ils développent, contestent-ils aujourd’hui l’archaïsme des modes de gouverner et le caractère artisanal des constructions politiques Africaines, en même temps qu’ils annoncent un autre ordre du réel ? » Autour de ce questionnement central, le jeune étudiant va montrer les différents problèmes que la jeunesse rencontre en terre Africaine dans un contexte où les Etats et les pouvoirs Africains veulent tout contrôler, veulent tout dicter et ne laisser aucune initiative propre des jeunes.

 

C’est ainsi qu’il part de la conception de la jeunesse dans le discours unique, dans le discours officiel aux politiques de jeunesse en milieu Africain en passant par les systèmes éducatifs pour montrer que la mission de l’Etat et des pouvoirs a échoué. Au lieu de produire une jeunesse innovante et créative, ils ont produit à travers leur encadrement et leur contrôle exagéré une jeunesse opprimée qui peine à libérer son potentiel et à prolonger ses possibles.  Ainsi, que ce soit l’école, l’Université, la société ou l’Eglise, ils n’ont tendance qu’à produire une jeunesse unique. Dans leur logique de discours uniciste et unique, dans leur utopie de construction nationale, ils essayent de produire une jeunesse de plus en plus instrumentalisée qui doit voter mais se tenir en dehors des sphères décisionnelles,  qui a de plus en plus peur du pouvoir, qui a de plus en plus des difficultés à s’autonomiser et à libérer son potentiel créatif.

 

Incapable de se taire dans un tel contexte, impossible pour elle de rester silencieuse, la jeunesse essaie de réagir, la jeunesse essaie de parler en dehors des canons et des normes fixées par l’Etat et les pouvoirs. Les jeunes essayent de réagir en dehors des logiques unicistes et pouvoiristes. Face à une telle répression, face à un tel refoulement, on a l’impression que la jeunesse est dépolitisée. Mais c’est la jeunesse que le pouvoir unique à produite dans le discours officiel. Elle essaie de réagir à travers des pratiques sexuelles dans lesquelles elle a la maitrise de la situation et peut se donner à cœur joie ; dans les pratiques festives dans lesquelles elle peut, de manière cathartique, libérer et exprimer tout le refouler de la vie sociale (Société, Eglise, Famille…) ; à travers la fonction buccale c’est-à-dire l’acte de manger qui a pris le devant de la scène, les jeunes essaient de fermer les yeux et de renvoyer tout à cette fonction là. La « raison devient ainsi captive de la raison » ; à travers la musique, les jeunes expriment ce qu’ils n’arrivent pas à exprimer dans la réalité ; à travers l’adhésion à des nouveaux mouvements religieux, les jeunes manifestent leur ras-le-bol aux religions traditionnelles qui ont des pratiques semblables aux Etats et parfois les légitiment.

 

Ce sont de ce fait des « vastes champs des possibles avortés ». Dans ces espaces, plus de contraintes, plus d’interdits, le jeune se définit lui-même comme son propre maitre et définit sa norme.  Ce sont donc, pour les jeunes des façons de réagir au conflit. Ce sont des « moments cathartiques » c’est-à-dire des moments qui doivent délivrer le jeune des pulsions réprimées de l’inconscient.  Cette phrase au sujet de la fête résume  à merveille ces réactions des jeunes face à l’ordre politique : « la fête en milieu jeune est alors le lieu d’exploitation d’un langage privé d’espace d’expression publique et qui, ici, sourd sous le mode du désordre. » (P 153)  Ces réactions au conflit, aux dictatures politiques et étatiques se font dans le désordre mais c’est de cette manière que les jeunes réagissent à l’ordre politique c’est-à-dire la manière par la quelle s’organisent et se gèrent le pouvoir par les Hommes et Femmes qui prirent en mains le destin des postcolonies Africaines au lendemain de la « Décolonisation ».

 

Quelles alternatives ?

 

Mais ces manières de réagir qui dépendent essentiellement de la façon archaïque avec laquelle l’espace politique est organisé, géré et aménagé ne sont pas les bonnes solutions. Elles sont tout de même des façons pour les jeunes de s’exprimer et de se défouler. Au delà du constat, de l’état des lieux, le jeune Mbembe propose des alternatives pour désamorcer le conflit avant qu’il ne se fasse tard. Pour résoudre ce problème, étant donné que le développement d’un Etat dépende du niveau de créativité et d’innovation de sa jeunesse, l’Etat doit de plus en plus s’effacer non pas pour disparaitre mais en se réinventant c’est-à-dire en créant des conditions qui permettront aux jeunes de s’organiser, de fabriquer et de construire eux-mêmes le monde et l’avenir qu’ils veulent pour eux et pour leurs enfants. L’Etat ne doit pas imposer aux jeunes et aux populations des solutions par le haut mais il doit susciter et stimuler la prise de parole, libérer la créativité en limitant son pouvoir et en réhabilitant la politique comme un espace pluriel ou s’affrontent, se mettent en contact et en dialogue des opinions diverses. C’est donc un Etat qui se sera réinventé et qui aura redéfini son rôle que Achille Mbembe propose afin que les jeunes puissent agir librement dans l’espace social, libérer leur créativité, innover et prolonger leurs possibles pour faire et construire une autre Afrique où il est possible de vivre au delà de la famine, de la pauvreté quotidienne. Voila la quintessence de cet essai du politologue Achille Mbembe. Mais, comme le disait l’un des grands penseurs Africains du XXème siècle Jean Marc Ela, aucune pensée n’est absolue.

 

Au-delà de cette pensée

 

 Le point de vue de Joseph Achille Mbembe a été situé dans son contexte. Il faut rappeler que les choses ont certes évolué mais pas considérablement. On observe encore un Etat qui veut tout Contrôler et imposer à la jeunesse, un Etat qui voit la jeunesse comme un objet à instrumentaliser à des fins électoralistes. Cela est visible à l’approche des élections où on voit les entrepreneurs politiques instrumentaliser les jeunes avec des tricots et des sommes de 2000 Fcfa. Mais quand il s’agit de prendre les décisions, cette jeunesse est mise hors d’état de nuire (cas de l’ADDEC et de certains autres jeunes). Voila des points qui sont encore visibles.

 

 Mais il faut rappeler que de nos jours, la responsabilité du mal de la jeunesse n’est plus exclusivement imputable à l’Etat mais à la jeunesse, elle aussi. Certes, elle ne pose pas des actes avec l’intention de se mettre dans la tombe mais par snobisme, par suivisme, elle pose des actes qui la conduisent tout droit au fond de l’abime : l’alcool à outrance, le tabac, la sexualité….De nos jours, la jeunesse est de plus en plus dépolitisée. Elle ne croit plus en la politique ou elle voit en cette pratique l’origine de tous les maux sociaux.  C’est une jeunesse déboussolée mais qui ne pose pas toujours des actes qui peuvent lui permettre de sortir de l’abime. Elle privilégie parfois la facilité à l’effort hors il est dit : « tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ».

 

Les questions posées par cet ouvrage sont des questions d’actualité. Ce sont des questions du temps des partis uniques mais étant donné que la libéralisation du début de la décennie 1990 n’a rien changé, ces questions sont présentes dans notre contexte et méritent une attention particulière tant en milieu jeune qu’au sein des différentes sphères décisionnelles. Car, il est illusoire de vouloir développer les hommes sans les inclure ; il est illusoire de vouloir développer le continent si on continue à croire que la jeunesse est le fer de lance de la nation. Pour développer l’Afrique, la jeunesse doit être le présent et le futur de l’Afrique ; la jeunesse doit vivre dans un contexte où elle n’a pas peur de s’exprimer, elle doit vivre dans un espace où elle peut se mouvoir et agir librement afin de mettre sur pieds des initiatives et de libérer son potentiel. L’ACDIS (Association pour la conservation et la diffusion du savoir) est un espace adéquat à se sujet où les jeunes peuvent lire, s’organiser et questionner leur présent afin de « maitriser l’avenir qui les provoque. »

 

En guise de conclusion : les jeunes ne sont pas inconscients

 

Je finirai par m’ériger en faux contre une tendance de plus en plus récurrente dans nos pays. La tendance qui tente à faire accepter l’idée selon laquelle les jeunes sont des incapables, sont inconscients et sont tout le temps instrumentalisés par les forces exogènes.  Cette idée tente à faire accepter l’idée selon laquelle les jeunes ne peuvent pas porter eux-mêmes des initiatives. Les exemples de l’histoire nous montrent que c’est dans leur jeunesse que nos véritables pères fondateurs, que certains leaders ont posé des actes remarquables. C’est à 28 ans que Joseph Achille Mbembe a écrit cet ouvrage remarquable, c’est à 31 ans c’est-à-dire en 1954 que Cheikh Anta Diop, savant Africain du XXème siècle publie un ouvrage qui va révolutionner la science historique et la manière dont le monde était perçu. Ce fut sa thèse non soutenue mais publiée sous le titre de Nations Nègres et Culture. Au sujet des jeunes entrepreneurs politiques, c’est 35 ans qu’avec des amis, Ruben Um Nyobe crée le parti nationaliste qui lutta pour la réunification et l’indépendance du Cameroun. L’Union des Populations du Cameroun (UPC) a vu le jour le 10 Avril 1948. Au Congo Kinshasa, Patrice Lumumba a lutté pendant plusieurs années alors qu’il était encore jeune. Il est d’ailleurs mort, assassiné le 17 Janvier 1961 alors qu’il n’avait que 36 ans. On peut multiplier les exemples autant des intellectuels que des politiciens qui ont manifesté leur maturité alors qu’ils étaient encore jeunes. L’élite politique actuelle doit donc cesser de croire que les jeunes sont des incapables, des inconscients et susceptibles d’être manipulés.  Les jeunes sont matures et savent ce qu’ils veulent. Ils demandent juste qu’on leur fasse confiance et qu’on crée les conditions de leur épanouissement moral, intellectuel, gage d’un épanouissement matériel. Voila la jeunesse de demain, celle qui ose et qui est aidée dans cette tache par les ainés et les pouvoirs publics. Ainsi pourra naitre une autre Afrique, plus proche des aspirations quotidiennes, fruit des constructions quotidiennes et favorable aux enfants de nos enfants. Comme disait Ali Bongo : « J’ai foi en la jeunesse africaine. Ayez, vous aussi, foi en elle… Les jeunes ont tant besoin que leurs avis soient pris en compte par les pouvoirs publics… Il nous paraît important de cerner les aspirations de cette jeunesse et sa vision pour l’avenir… Nous ne devons pas les (les jeunes) laisser longtemps au bord du trottoir, au risque de les voir virer dans les comportements répréhensibles ». 

 



20/03/2013
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